Samy Manga - Chocolaté
- Margherita Savo
- 30 oct. 2024
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 20 heures
Cocoa Nuances aujourd’hui est plus un alter ego qu’une entreprise. C’est une sorte de miroir qui me renvoie une image de ce que j’apprends sur le cacao et le chocolat, pour m'aider à la digérer, pour en ouvrir en toute sérénité des débats constructifs. Politiques et féministes, s'il vous plaît.
Samy Manga, poète du cacao, a écrit 123 pages de sororité, géopolitique et qualité : je ne pouvais pas y passer à côté. «Chocolaté – Le goût amer de la culture du cacao » est une oeuvre d’art enrichis par des dessins à la fois mignons et grincheux fait par l’écrivant lui-même. En 1990, au Cameroun, dans le village de Étoutoua, Samy cultive du cacao avec sa famille depuis son jeune âge et s’apprête à partir pour poursuivre ses études à Yaoundé, malgré le lourd bagage émotionnel et physique qui il a sur ses épaules.
Grâce à son stylo j’arrive à sentir l’odeur du travail dur qu’il lui a été imposé par son patriarche, j’ai les yeux qui brûlent des pesticides qui les blancs imposent aux villageois, je retrouve même le concept de «Honte» qui nous partage Florence Porcel et j’ai besoin d’une pause. Et j’en suis qu’au premier chapitre.
Les femmes qui travaillent pendant que les hommes attendaient l’arrivée des acheteurs, les balances truqués pour les arnaquer, les fèves déclarées inutilisables pour en faire baisser le prix, les sols de plus en plus fatigués à cause de la monoculture et des produits chimiques : tous ces détails on les connaît, mais cela ne veut pas dire qu’ils doivent arrêter de nous choquer. Jusqu’à là, j’ignore l’existence des Be Gwane Bakom Mbè et j’en reste fascinée par la description : au-delà de leur « mission » de danseuses, ce sont les mots pour les décrire qui m’ont bouleversée. On n’a plus devant nous un adulte militant écologiste, mais un enfant. Un enfant qui regarde ces femmes et qu’il se demande si la malédiction du Tobassi existe vraiment, qui se demande pourquoi l’homme blanc est autant abrutis et ingrat face aux agriculteurs, face aux femmes, face au travail de toute une année. Songo Yuliana est une guérisseuse pourtant considérée sorcière, pourtant, pour Samy Manga, considérée une inspiration et un modèle à suivre.
(C’est magnifique de lire ça entre les lignes, c’est tellement puissant de regarder dans son propre miroir et voir de la lumière.)
En tant que italienne de naissance, l’argument « migrants clandestins » me touche particulièrement et me laisse toujours un goût amer à cause du sens de culpabilité que je ressens en voyant comment le gouvernement italien n’essaye même pas d’éviter que la méditerranée continu à être un cimetière à ciel ouvert. Saco Séri, Mbenguiste, me rappelle le Roi de la Banane de Jack Kerouac, ou mieux ce qu’Henri pense de lui (je vous ai peut-être perdu, mais c’est le prix d’un miroir d’occasion). D'un coup, Samy Manga nous rappelle à quel moment de l’histoire, par le vouloir de qui et à quel prix le cacao a été amené en occident. Une réflexion sur le colonialisme, surtout nous qui habitons la France, est plus qu’un devoir : ça devrait être un besoin. Comme boire de l’eau ou manger, voilà. On ne peut pas nous empêcher de nous rappeler l’histoire de nos besoins chocolatés, c’est comme ça. Il faut l’accepter, et changer le futur. Maintenant.
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Je n’ai pas les mots pour décrire à quel point lire des noms comme Barry Callebaut, Nestlé, Mars Inc. ou Hershey’s associés au protocole Harkin-Engel et à ses inconséquences me font vomir. Je me sens libérée quand je lis que Ducasse, Jean Paul Hévin, Patrick Roger ou encore notre sœur Nina Métayer sont associés à un requin par son sens figuré. Pourquoi Eurochocolate fait sembler de poursuivre des idéales pédagogiques envers les consommateurs mais il pousse quand même à consommer plus ? (La Città del Cioccolato changera la démarche en s’approchant plus aux cultivateurs, j’ai besoin de le croire). La dénonce que Samy Manga fait à la robe chocolatée des soeurs Hasnaâ Ferreira et Elise Martimort est celle avec le goût le plus amer en raison de mon ancienne profession. Elle a le goût d’une satire politique, elle est amère comme une fève brûlée dont on mange aussi l’écorce.
L’écorce nous fait penser au bois, le bois aux arbres et les arbres nous crient « déforestation ». L’auteur ne manque pas de nous rappeler l’urgence d’arrêter l’écocide qui est en cours en Afrique : depuis 2019, la Côte d’Ivoire a perdu 19 421 hectares de couverture forestière et le Ghana 39 497. Ce dernier a vu disparaitre prés de la moitié de surface forestière entre 1980 et 2010, en passant de 8,8 à 4,9 millions d’hectare. Et tout ça pour que nous puissions consommer du chocolat.
Merci pour votre poème qui m’a tellement touchée.
Ode à la mémoire du sang « lance-drame au nom du chocolat ».
Je termine avec une réflexion sur le fait que j’entends souvent dire que le chocolat est un produit de luxe, et qu’il doit être cher et que nous devons l’accepter. Alors oui, le chocolat doit avoir le juste prix, mais il ne sera jamais non plus un produit juste tant que le profit que nous apport sera supérieur à celui du profit qu'il apport aux agriculteurs. Comme dans le féminisme, il ne suffira pas un jour ou un an d’égalité dans la société ou dans la filière. Le fait que les hommes blancs avec des études considèrent les produits d’Afrique « du luxe » n’est pas une vérité qui nous libère, mais plutôt une triste histoire d’injustices sociaux qui se perpétue.


